
En coulisse
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par Anna Sandner

Un virologue américain a mis au point une bière censée protéger contre un virus dangereux. Il ne s’agit pas d’une idée saugrenue, mais d’une protestation concrète contre un système d’autorisation de mise sur le marché qu’il juge d’une lenteur affligeante. Mais l’expérience qu’il a menée sur lui-même lui vaut aujourd’hui des ennuis.
Une bière bien fraîche plutôt qu’une piqûre dans le bras pour se prémunir contre un agent pathogène dangereux ? Cela semble absurde, mais c’est l’idée sérieuse avancée par le virologue Chris Buck (en anglais) des National Institutes of Health (NIH). Cela ne s’est pas arrêté à la théorie : Chris Buck a mis son projet à exécution et a brassé, avec son frère Andrew, une bière antivirale expérimentale.
Pourquoi un chercheur chevronné se donne-t-il tant de mal ? La réponse courte : la frustration. Chris Buck travaille depuis plus de 15 ans sur des vaccins contre les polyomavirus BK. De nombreuses personnes sont porteuses de ces virus, le plus souvent sans s’en rendre compte. Or, pour les personnes dont le système immunitaire est fortement affaibli, notamment après une greffe d’organe, ils peuvent devenir dangereux et causer de graves lésions aux organes greffés.
Chris Buck dénonce le fait que les vaccins classiques ne parviennent souvent à franchir les étapes d’un processus de développement long, coûteux et lourdement bureaucratique. C’est précisément parce que les vaccins sont administrés à des personnes en bonne santé que de vastes essais cliniques et des contrôles de sécurité rigoureux sont indispensables. Seulement, pour quelqu’un comme Chris Buck, ce système ressemble à une paroi de glacier : immense, froide et immuable.
À cela s’ajoute une motivation personnelle. Selon Chris Buck, un de ses amis, alors qu’il était adulte, n’a pas pu se faire vacciner contre le HPV, car ce vaccin n’était destiné qu’à d’autres groupes aux États-Unis. Il est décédé plus tard d’un cancer lié au HPV. Pour Chris Buck, une chose était claire : le système est trop rigide, trop lent et exclut des personnes qui ont un besoin urgent de protection. Il a donc cherché une solution.
C’est justement le brassage de la bière qui lui a ouvert la voie. Il a mené des expériences avec une levure de bière ordinaire, Saccharomyces cerevisiae, et l’a modifiée de manière à ce qu’elle produise des particules semblables à des virus. Il s’agit en quelque sorte d’une enveloppe vide de virus. Pour le système immunitaire, elle ressemble à un ennemi, mais ne contient aucun génome infectieux. L’organisme doit donc apprendre à produire des anticorps sans qu’une véritable infection ne se développe.
Lors des premiers essais, il a constaté que la levure devait arriver vivante dans le tube digestif pour déclencher une réponse immunitaire. Comme la levure vivante se trouve principalement dans la bière non filtrée, l’idée de la « bière-vaccin » est née. Selon lui, ceux et celles qui ne boivent pas d’alcool peuvent simplement décanter la bière et prélever le dépôt (c’est-à-dire la levure pure) à la cuillère.

Voici le coup de génie, ou le grand scandale, selon à qui l’on demande. Chris Buck a tenté d’exploiter une faille réglementaire des autorités américaines. Aux États-Unis, lorsqu’une substance est injectée, elle est généralement considérée comme un médicament ou un produit biologique et doit faire l’objet d’une procédure d’autorisation complexe. En revanche, si elle est bue ou mangée et qu’elle est à base de substances telles que la levure de bière, elle peut plutôt s’apparenter à un complément alimentaire. Ce n’est toutefois pas aussi simple que cela : même aux États-Unis, les compléments alimentaires ne peuvent pas prétendre agir comme un vaccin ou prévenir des maladies.
Pour mettre en œuvre cette stratégie, Chris Buck a créé une société à but non lucratif (en anglais) et a commercialisé la levure modifiée à très petite échelle. Il a également publié la méthode et ses données sur Zenodo (en anglais), une plateforme en ligne dédiée aux publications scientifiques.
Au sein de l’UE, un tel contournement serait pratiquement impossible. Un produit commercialisé à des fins de vaccination ou de protection contre les infections ne serait pas considéré ici comme un aliment ou un complément alimentaire ordinaire, mais ferait l’objet d’une évaluation au regard de la législation sur les médicaments. En Suisse également, ces produits sont soumis à des prescriptions strictes en matière de législation sur les médicaments. Des exigences supplémentaires s’appliqueraient en cas d’organismes génétiquement modifiés.
Mais quelle est donc l’efficacité réelle de cette bière dans la pratique ? Le comité d’éthique des National Institutes of Health (NIH) ayant strictement interdit une telle expérience sur soi-même, Chris Buck a brassé et bu sa bière chez lui, à titre privé. Il a effectivement développé des anticorps contre plusieurs sous-types du virus BK. D’un point de vue scientifique, cette expérience sur soi-même ne constitue pas une preuve d’efficacité fiable.
L’histoire de Chris Buck touche un point sensible de la médecine moderne : le difficile équilibre entre la sécurité absolue garantie par une réglementation étatique stricte et le besoin urgent de mettre rapidement à la disposition des patientes et patients des innovations qui sauvent des vies. On peut se demander si sa « bière-vaccin » deviendra un jour une véritable alternative aux traditionnelles piqûres, en attendant elle a réussi à lancer un débat qui n’a que trop tardé.
Rédactrice scientifique et biologiste, j’adore les animaux et je suis fascinée par les plantes, leurs capacités et tout ce qu’on peut en faire. C’est pourquoi j’aime être à l’extérieur, de préférence quelque part dans la nature ou dans mon jardin sauvage.
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